Pourquoi on ne peut respecter la loi sur la polygamie? Dr. Bano...

Pourquoi on ne peut respecter la loi sur la polygamie? Dr. Bano analyse la question…

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Dr Bano Barry sociologue

Dans un entretien avec la rédaction de guineetime.com, le sociologue et ¨Professeur d’Université Dr Alpha Amadou Bano Barry livre son analyse sur l’inadéquation entre les lois guinéennes et les réalités sociologiques du terrain.

Selon Dr Bano Barry, le problème majeur en la matière est que les juristes ont une méconnaissance totale et profonde de la réalité sociale. Et, que la quasi-totalité des lois qui ont été votées en Guinée ne sont pas appliquées et ne seront jamais appliquées parce qu’aucune étude socio-anthropologique n’en a été préalablement réalisée. Dr. Barry faisait ainsi référence à la pratique de la polygamie en Guinée.

Il détaille : »Une société a trois normes. Il y a la norme sociale, la norme juridique et la norme religieuse. Ces trois normes participent à déterminer ce qui est possible de faire et ce qui ne l’est pas dans une société. Du point de vue de la norme sociale, la polygamie est tolérée, acceptée, valorisée parce que c’est une société qui a une tradition de polygamie. Et la religion musulmane est venue aider cette polygamie en la rendant légitime par une norme religieuse. Donc, la polygamie s’appuie sur deux normes : la norme sociale et la norme religieuse. En 1968, la norme juridique est venue dire que la polygamie doit s’arrêter. Donc, il y a une norme qui s’oppose à deux autres normes. En réalité, dans la réalité dans la société, y compris ceux qui avaient pris cette décision, personne n’a jamais voulu appliquer cette norme juridique qui devait s’imposer à tout le monde. C’est-à-dire que les dirigeants du PDG, (Ancien parti au pouvoir, Ndlr) ceux qui avaient eu cette initiative poussée par l’organisation des femmes du parti, en réalité, ils n’ont jamais appliqué la norme. Ce qui fait que la norme juridique est restée une norme juridique sans aucune conséquence sur la pratique sociale, sur la pratique religieuse parce que dans tous les cas, la société continuait à faire la pratique de la polygamie. Et d’ailleurs, si vous remarquez, la polygamie correspond à une pratique qui apparait lorsque l’homme a accumulé un peu de ressources. Autour de 40 à 45 ans, les hommes deviennent polygames une première fois, et ils le deviennent à 55 ans et la deuxième catégorie de polygames le deviennent dans les environs de 65 ans. En réalité, les hommes deviennent polygames quand ils ont accumulés des richesses qui les permettent d’avoir en réalité deux, trois ou quatre femmes».

Et d’ajouter que la Guinée, c’est le problème de tous les pays africains et en particulier les anciennes colonies françaises, c’est que «nous avons des juristes qui sont formés qui connaissent la chose du droit, mais qui ont une méconnaissance totale et profonde de la réalité sociale. Quand on fabrique une loi, on le fait pour deux raisons. La première : c’est parce que tout simplement on veut codifier une pratique qui existe déjà et la deuxième : on propose une loi pour changer une norme sociale en considérant que la norme est mauvaise et qu’il faut donc la changer. Dans le cas particulier de la polygamie, ce qui a été fait, c’est de dire que la polygamie n’est pas une bonne chose. Il faut donc arrêter la polygamie. On a donc proposé une loi, dans une situation pareille que l’on propose une modification d’une coutume, des règles d’une norme sociale, on se donne les moyens de lutter, de sensibiliser, de contraindre, d’utiliser la force, s’il le faut, pour obliger les gens à s’adapter à cette norme juridique qui par la suite va devenir une norme sociale. En fait, l’idée du juriste, c’est que la norme juridique dans le temps, puisse devenir une norme sociale qui s’impose aux individus. Malheureusement, en Guinée et dans la plus part des pays francophones, il y a une tendance manifeste de ceux qui gouvernent et en particulier, les juristes qui ont été formés dans ces pays, à vouloir ressembler à un pays qui n’est pas le leur, en particulier la France». déplore ainsi le sociologue.

Par la suite, il indique qu’aucun sociologue de Guinée n’a été contacté par aucun juriste ni par aucune structure de formulation juridique pour participer à une réflexion par rapport aux dispositions ou à la mise en œuvre ou à l’élaboration d’une loi.

«Jamais nous n’avons été associés. Les juristes ont tendances à considérer qu’ils sont une finalité d’eux-mêmes. C’est-à-dire que le droit est comme un serpent qui se mord la queue et les juristes sont exactement la même chose. Ils ne consultent qu’eux-mêmes et en se consultant entre spécialistes du droit de la famille ou du droit constitutionnel, ils ont réglé le problème. En réalité, la quasi-totalité des lois qui ont été votées en Guinée ne sont pas appliquées et ne seront jamais appliqués parce qu’aucune étude préalable socio-anthropologique n’a été réalisée», tempête-t-il.

De son point de vue, avant de légiférer, il faut débattre, discuter, réaliser des études approfondies sur le sujet pour savoir qu’est-ce que les gens veulent, ce qu’ils pensent. «Vous ne pouvez pas imposer à des individus une norme sans discuter avec le peuple. En Guinée, ce qui se passe, c’est que quand quelqu’un est devenu responsable à un niveau, il considère qu’il est devenu un dieu, sa propre référence, il décide pour tout le monde. En réalité, il décide, mais personne ne va appliquer ce qu’il a décidé parce qu’il n’y a pas eu un débat contradictoire entre les partisans et les adversaires de la modification d’une norme sociale donnée», analyse-t-il.

Entretien réalisé par Nabilaye Diallo

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