Littérature d’Afrique : ce qu’il ne fallait pas manquer en 2016

Littérature d’Afrique : ce qu’il ne fallait pas manquer en 2016

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Ce sont des œuvres qui ont frappé les esprits par le talent, découvert ou renouvelé, de leurs auteurs. Elles méritent le détour. Présentation.
Un festival d’expressions et de locutions savoureuses et imagées, comme le français en a inspiré aux quatre coins du monde, voilà ce que ce dictionnaire propose. Du côté de l’actualité, on sourira jaune de la formule « faire son geste national » pour graisser la patte ou corrompre, employée en RDC. Les Suisses, eux, se «royaument » toute la journée, autrement dit se prélassent et se promènent en prenant du bon temps. En Acadie, il est bon parfois de s’embourrer », soit se blottir dans une couverture. Sur d’autres plans, on sait que «bêtiser », comme disent les Haïtiens, s’agissant de dire ou de faire des bêtises, peut entraîner à « piquer un soleil », autrement dit rougir de confusion à l’île Maurice. Quel festival ! On aura compris que « cadeauter » (faire un cadeau) ce dictionnaire du parler francophone est un bonheur à s’offrir et à offrir.

Enrichissez-vous : parlez francophone sous la direction de Bernard Cerquiglini, Larousse, 192 pages, 17,95 euros.

Quand le monde rime avec enfance et poésie

Poète, éditeur au service de la poésie depuis…, on ne compte plus les années, Jean Orizet montre une nouvelle fois son art de réunir tous les vents de la poésie et cette fois à destination des enfants. Le choix, classé par pays, réunit de grands classiques parmi lesquels Abdellatif Laâbi, Édouard Maunick, Léopold Sédar Senghor, Mahmoud Darwich, Nâzim Hikmet, Jean Métellus, mais aussi Paul Verlaine qui devient, entre ces pages, le voisin d’un anonyme ancien venu du KwaZulu, patrie des Zoulous. Il faut de tout pour faire un monde de poèmes !

Cent Poèmes du monde pour les enfants, réunis par Jean Orizet, Cherche Midi éditeurs, 144 pages, 9,90 euros.
Cent Poèmes du monde pour les enfants, réunis par Jean Orizet, Cherche Midi éditeurs, 144 pages, 9,90 euros.

Comprendre l’islam avec ​Adrien Candiard

Un ouvrage didactique et clair, tout en subtilité d’écriture et d’analyse qui permet à tout le monde non pas de comprendre l’islam, mais de mettre les choses, modestement, en perspective.

Comprendre l’islam – ou plutôt : pourquoi on n’y comprend rien, Adrien Candiard, Flammarion, 127 pages, 6 euros.

Je n’ai qu’une langue et ce n’est pas la mienne, Kaoutar Harchi, Fayard, 19,00.

« Je n’ai qu’une langue, ce n’est pas la mienne », Kaoutar HarchiLa sociologue interroge le parcours et l’œuvre de cinq auteurs algériens dans leur rapport avec l’institution littéraire française. Un ouvrage à la fois pointu et accessible qui permet d’interroger la création mais aussi la langue française quand elles sont saisies par des écrivains étrangers.
Je n’ai qu’une langue et ce n’est pas la mienne, Kaoutar Harchi, Fayard, 306 pages, 19 euros.

Hommage à Ousmane Sow

Il vient de disparaître, ce géant, et l’on se souvient que même Ousmane Sow a été petit, titre de ce livre merveilleux, paru en mai 2009. La biographie étonnante du sculpteur sénégalais, admirateur de Victor Hugo, dormant dans les commissariats du Paris des années soixante à Paris, devenant kinésithérapeute et enfin révélé comme artiste en 1987, s’y raconte en de courts chapitres, des photos et des dessins originaux de Christophe Humbert. Un sésame pour enfants et adultes, pour tous ceux qui auront la chance de découvrir à travers le monde les œuvres du grand Ousmane Sow.

Même Ousmane Sow a été petit, de Béatrice Soulé, éditions du Petit jardin, 24,40 euros.
Même Ousmane Sow a été petit, de Béatrice Soulé, éditions du Petit jardin, 24,40 euros.
Du côté des découvertes :

Abdelaziz Baraka Sakin

Bien sûr, la découverte de cet écrivain soudanais en est une pour ses lecteurs français puisque Le Messie du Darfour par l’auteur déjà de sept romans et de nouvelles est le premier traduit en français. Mais c’est un choc : d’abord, parce qu’il pénètre le cœur d’un conflit dont on ne sait que peu, et surtout parce que la forme littéraire, proche du conte, pleine d’humour et de trouvailles, transforme la lecture d’un roman a priori terrible en un moment littéraire de grande qualité, y compris celle de faire rire. Retrouvez l’interview de l’auteur qui était de passage à Paris pour la sortie de son livre.

Le Messie du Darfour, d’Abdelaziz Baraka Sakin, traduit de l’arabe par Xavier Luffin. ed Zulma, 208 pages, 18 euros.

Le Messie du Darfour, d’Abdelaziz Baraka Sakin, traduit de l’arabe par Xavier Luffin, éd. Zulma, 208 pages, 18 euros.

Gaël Faye

Non, on ne refera pas ici la critique du roman-événement de cette rentrée dont l’enfant narrateur d’un « petit pays » a bouleversé tous les publics. Non, on ne refera pas ici la biographie de l’auteur, reparti sur le continent pour se ressourcer après le marathon de son succès, non sans avoir encore reçu un prix, celui des Étudiants Télérama France Culture. La jeunesse consacre Faye, la moindre des choses est de le lire et de l’offrir sans limites d’âge. Et si vous souhaitez passer un moment avec l’auteur, le site du musée Dapper a mis en ligne la rencontre avec Gaël Faye qui s’y tenait début décembre.

Petit Pays, de Gaël Faye, Grasset, 18 euros, 224 pages.

Anguille sous roche, Le Tripode, 19 euros, 320 pages.

Ali Zamir

Ali Zamir est venu des Comores, en passant par Le Caire, où il a étudié la littérature française. Son premier roman est arrivé en librairie comme une tornade, il ne ressemble à rien et vous saisit tout de suite par son style. La perfection n’est pas au rendez-vous d’un premier texte sans doute, mais la vague sur laquelle surfe l’héroïne de Zamir, ladite Anguille, est puissante et ce livre, un des vrais enthousiasmes à faire passer à un ami dont on veut secouer ses habitudes littéraires ! Et arracher les œillères. Pour en savoir plus, voir l’entretien et notre rencontre avec l’écrivain.

Anguille sous roche, d’Ali Zamir, Le Tripode, 19 euros, 320 pages.
Du côté des incontournables

Patrick Chamoiseau

Le retour de l’écrivain martiniquais en librairie cet automne est éblouissant. Ce roman du deuil et de la mémoire intime et collective a pour figure centrale sa mère disparue, Man Ninotte, autour de la cérémonie de ses funérailles qui réunit toute la famille (la « grappe »). Replonger dans l’enfance, mais aussi dans l’histoire du peuple antillais et plus vastement caribéen en remontant jusqu’à l’événement fondateur de la traite, voilà ce que réussit magnifiquement, avec tendresse et humour, ce livre. Il délivre aussi la mémoire poétique : Édouard Glissant et, avant lui, Aimé Césaire en sont aussi les compagnons. Cette « matière de l’absence » est aussi tournée vers le présent et ses enfermements maladifs, le guerrier de l’imaginaire demeure vif. Ceux qui, dans leur bibliothèque, n’auraient pas ce roman en sentiraient presque l’absence, tant il compte dans l’histoire de la littérature caribéenne, et universelle, tant il rassemble trente ans après ses débuts tout l’univers du romancier. Pour en savoir plus, on peut retrouver Patrick Chamoiseau sur la scène du musée Dapper où il était convié en septembre dernier, après avoir été reçu à l’Institut du Tout-Monde.

La Matière de l’absence, de Patrick Chamoiseau, Seuil, 372 pages, 21 euros

Histoires rêvérées, traduit du portugais (Mozambique) par Élisabeth Monteiro Rodrigues. Chandeigne, 180 pages, 17 euros.
Mia Couto

En publiant ce recueil d’histoires datant de 1994 et qui, dans son parcours, fait suite à son inoubliable Terre somnambule, les éditions Chandeigne redonnent à lire cette langue qui a fait la première marque de l’écrivain mozambicain, pleine de néologismes à ravir. Dans ces contes sur fond de guerre civile, la poésie, l’intimité avec le cœur du pays de famille en famille, est palpable. L’auteur disait avoir renoncé peu à peu à cette originalité lexicale qui finissait par faire écran à toute autre appréciation de son style, confiait-il : ainsi, il s’en est départi dans ses derniers romans, dont L’Accordeur de silences qui n’en est pas moins beau. Mia Couto, c’est aussi l’engagement en ces temps de repli majeur : la traduction française de sa conférence intitulée « Murer la peur » peut se glisser dans une hotte, en gage de potion (magique alors ?) ou de baume pour l’année à venir.

Histoires rêvérées, de Mia Couto, traduit du portugais (Mozambique) par Élisabeth Monteiro Rodrigues, Chandeigne, 180 pages, 17 euros.

Crépuscule du tourment, Grasset, 288 pages, 19 euros.

Léonora Miano

Son dernier roman met en scène quatre femmes. Et les nombreux chercheurs travaillant sur son œuvre brûlent aussitôt d’aller débusquer dans des livres précédents (notamment Tels des astres éteints) les personnages déjà en germe que l’on voit ici se déployer. C’est ainsi que croît et mûrit l’œuvre d’une écrivaine majeure de notre temps. Dont l’écriture se libère. Elle fait songer, dans ce roman de la transgression – et pas seulement des frontières – à celle de Marie Chauvet, la puissante Haïtienne. Non plus écartelé entre l’ancien et le nouveau, le dominant et le dominé, le «Nord » et «le continent », l’homme et la femme, le moi arrache ses chaînes. En parallèle, l’auteur sur des scènes publiques parle désormais à voix haute du viol dont elle a été victime enfant. On n’avait pas forcément « besoin » de cette confidence, ni de l’écrire ici, sauf que tout est lié organiquement et que l’écriture rend compte jusque dans les mouvements perceptibles des corps de cet avènement à soi-même. Les essais récemment réunis dans L’Impératif transgressif (Arche) accompagneront le cadeau de la fiction, pour muscler une quête, un questionnement. On aurait tort de ne pas le juger assez universel.

Ce recueil permet en effet d’y voir plus clair encore et de mesurer l’importance du travail de fond, sur le langage notamment, de Léonora Miano. Cette entreprise s’accompagne d’une radicalité qui commence à « désapprendre la colère » (expression d’un personnage de son dernier roman). Cela peut prendre du temps quand soi et la conscience d’un monde que l’on porte en soi ne font, à ce point, qu’un.

Crépuscule du tourment , de Léonora Miano, Grasset, 288 pages, 19 euros.

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