MINES: Enquête exclusive autour de l’affaire Sable Mining/Global Witness (Par Saliou SAMB)

MINES: Enquête exclusive autour de l’affaire Sable Mining/Global Witness (Par Saliou SAMB)

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MINESDiffusé le jeudi 12 Mai, le rapport de l’ONG britannique Global Witness a fait le buzz escompté, alimentant les conversations dans les principaux pays ciblés. En Guinée, l’ONG porte des accusations graves contre la compagnie Sable Mining, le président Alpha Condé, son propre fils Alpha Mohamed Condé et l’homme d’affaires Aboubacar Sampil. D’ores et déjà, tous ceux qui ont été cités ont vigoureusement rejeté les accusations de l’ONG.

Les faits allégués par Global Witness

Intitulé «The deceivers » (traduisez « les trompeurs » ou les « filous »), le rapport en question n’est pas uniquement consacré à la Guinée. Le but apparent était de montrer comment Phillipe-Henri Edmonds dit Phil Edmonds (excellent joueur de cricket dans une autre vie) et Andrew Groves, deux hommes d’affaires présentés comme de vrais requins, ont réussi, grâce un « système de corruption bien rodé », à assouvir leurs ambitions en Afrique et à travers le monde. C’est en tout cas ce que soutient Global Witness. En Grande Bretagne, les deux responsables de la compagnie Sable Mining sont présentés par l’ONG comme des escrocs qui roulent dans la farine… leurs propres clients. Edmonds et Groves ont rejeté les accusations en pointant du doigt d’ex responsables de la compagnie « mécontents d’avoir été limogés suite à des malversations » comme étant les principales sources du fameux rapport.

«Une enquête de Global Witness révèle comment, grâce aux lois sur le secret dans les paradis fiscaux comme les îles vierges britanniques et les services d’un avocat londonien de haut rang, Edmonds et Groves ont mis au point des offres complexes pour soutirer des millions de dollars à des investisseurs », affirme l’ONG. Le reste est une litanie d’accusations qui malmènent la réputation des deux dirigeants de Sable Mining visés par le rapport.

Dans la partie consacrée à la Guinée (intitulé «le prix » – « The prize » en anglais), l’ONG britannique fait des accusations très graves. Global Witness affirme que la campagne d’Alpha Condé en 2010 a été financée par Sable Mining grâce à l’argent de la corruption qui, selon elle, aurait transité par le compte personnel de son fils Alpha Mohamed. L’ONG affirme détenir des emails compromettants. L’homme d’affaires, PDG de West Africa Exploration et Nimba Mining est présenté par Global Witness comme l’intermédiaire clé dans cette affaire. Toujours d’après l’ONG, les efforts de Edmonds et Groves ont été « récompensés par l’obtention de permis miniers sur le Mont Nimba ».

Global Witness va plus loin : elle révèle le salaire annuel de 120000 dollars USD de Sampil payé par Sable Mining et parle d’un mystérieux paiement de 6 millions de dollars USD que l’homme d’affaires aurait encaissé comme « frais de consultant ».

Dans la foulée de ses accusations, l’ONG affirme qu’elle a vu et détient des preuves pour étayer ses allégations. Mais les choses ne semblent pas aussi simples quand on y regarde de plus près…

Le gouvernement a-t-il choisi la bonne stratégie ?

Lors de sa conférence de presse du dimanche 15 Mai, le président Alpha Condé s’est montré de loin plus offensif que les communiqués du gouvernement diffusés avant son retour de Kigali. Là où une information judiciaire a été prudemment ouverte pour ménager la susceptibilité de l’ONG britannique – celle-là même qui a fait tomber BSGR, ce qui représente un symbole fort -, le chef de l’Etat a pris le contre-pied de Global Witness en affirmant clairement qu’aucun membre de sa famille n’a trempé dans une affaire de corruption. Sur les accusations portées contre lui-même par rapport à sa campagne, sa réponse est sans équivoque : «Demandez à un homme d’affaires qu’il soit Guinéen ou étranger s’il m’a financé. Personne (ne l’a fait) », a dit Alpha Condé. Et il ajoute plus loin : «Je n’accepterai pas qu’on écrive n’importe quoi. Nous allons engager une action en justice. Nous allons leur demander d’apporter leurs preuves, de nous aider à avoir les preuves justement. Et nous allons prendre toutes les dispositions ».

Il est vrai que le leader guinéen a de quoi renforcer sa défense contre un rapport qui l’accuse d’un côté pour le blanchir entièrement de l’autre. «Global Witness’s investigation did not reveal any evidence of wrongdoing by Alpha Condé Sr. », affirme textuellement l’ONG. Traduisez : «L’investigation de Global Witness n’a révélé aucune preuve de malversations faites par Alpha Condé senior ». Alors pourquoi avoir affirmé dans le même rapport que c’est l’argent de la corruption de Sable Mining, via son fils Mohamed et l’homme d’affaires Sampil qui a financé la campagne du futur vainqueur de l’élection de 2010 ? Tout cela semble bien contradictoire et pourrait entacher la crédibilité du rapport de Global Witness. Malgré tout, selon nos informations, le gouvernement préfère y aller étape par étape en privilégiant la méthode douce (en sommant d’envoyer les «preuves » d’abord), tout en espérant que sa stratégie va être payante.

Les résultats de nos enquêtes

Il ressort de nos investigations que les permis miniers attribués par le rapport Global Witness à Sable Mining sont en réalité la propriété de West Africa Exploration (WAE). A la date du 26 février 2014, le PDG de WAE, Aboubacar Sampil, a même pu transférer 100% des actions sous son contrôle à Nimba Mining, une autre compagnie détenue par lui-même. Nous reviendrons sur cette dernière évolution d’une affaire carabinée, mais commençons par le commencement.

L’enquête nous a permis de savoir que WAE a obtenu deux permis d’exploration sur le fer au Sud Est de la Guinée. Le premier titre minier couvrait une zone située entre Lola et Beyla (arrêté N°A/2010/2402/MMG/SSG) octroyé le 23 septembre 2010, soit exactement 12 jours après la création de la compagnie WAE (RCCM/GC-KAL/029.889A/2010) dont Aboubacar Sampil était le seul actionnaire. En dépit des recherches effectuées sur le terrain, aucun gisement économiquement rentable n’a pu être mis au jour. Quelques temps avant la signature du permis Lola-Beyla (convenons de cette appellation), WAE avait introduit une autre demande de permis d’exploration sur le flanc sud Est du Mont Nimba. La demande a été déposée exactement le 12 Août 2010…

Le 24 janvier 2011, WAE décide de céder 80% de ses actions à Sable Mining, l’homme d’affaires Aboubacar Sampil conservant le reste des 20% du capital de WAE, l’entreprise titulaire des permis miniers. Dans ce cadre, 800 actions ont été cédés (contre 200 restants à Sampil) à Sable Mining, confirme le document de cession d’actions signé chez le notaire Me Roger Kpoghomou et validé par le greffier en chef Alseny Fofana. Du côté de Sable, le signataire est Andrew Burns. C’est le cabinet d’avocat de Me Abdoul Kabele Camara, actuel ministre de la sécurité, représenté par Me Michael Diakité, qui a défendu les intérêts de WAE dans cette opération de transfert d’actions…

«Aucun versement en espèces n’a été fait. Sable devait tout simplement permettre d’assurer les opérations d’exploration sur le site couvert par ce permis », soutient WAE.

Après cet épisode, les choses s’emballent : WAE découvre un gisement qui va au-delà de ses espérances. Sur seulement 2 des 3 plateaux concernés (le troisième n’est pas encore touché à ce jour), la compagnie met en évidence 178 millions de tonnes de minerai de fer d’une teneur comprise entre 59 et 62%. Elle est sûre de pouvoir exploiter son gisement sur une durée d’au moins 20 ans. Pour une compagnie junior, c’est le jackpot…

WAE va immédiatement tenter d’accélérer l’obtention de son permis d’exploitation. Elle obtient le permis de recherche le 27 janvier 2012 (Arrêté N°A2012/238/MMG/SSG) des mains du ministre des mines de l’époque, Mohamed Lamine Fofana, avant d’avoir son permis d’exploitation l’année suivante.

Pour la petite histoire, sur le Mont Nimba, 3 zones sont délimitées par les environnementalistes : l’Aire Centrale qui est la zone la plus sensible – eu égard à son écosystème – se trouve dans la partie supérieure de la montagne. Cette Aire regroupe des intérêts tels qu’Euro Nimba, Newmont, BHP Billiton (Arcelor Mittal devait racheter les droits), etc. La seconde zone située à proximité de la Montagne est appelée Zone Tampon. Elle abrite 33 villages et le permis de WAE en couvre une bonne partie. Les autres sociétés détentrices de permis d’exploration sur le Mont Nimba sont SMFG (BHP Billiton) sur une partie de l’Aire Centrale et Sama Resources sur une partie de la Zone Tampon. La troisième zone est appelée Zone de Transition. Elle est un peu plus éloignée de la montagne.

Les compagnies qui opèrent dans ce périmètre relativement proche du Mont Simandou sont confrontées à un dilemme. Alors que Rio Tinto et son partenaire Chinalco sont soumis à l’exigence d’aménager le Transguinéen (voie de chemin de fer de 650 km censé relier la zone à la côte ouest) – ce qui implique des surcoûts -, celles qui sont aux environs du Mont Nimba poussent pour faire accepter par la Guinée l’option consistant à évacuer le minerai par le Liberia, via le port de Buchanan situé à environ 200 km de là et dont les anciennes installations utilisées par Arcelor Mittal (comme le chemin de fer) avant son départ sont quasi intacts. Avec environ une centaine de kilomètres de chemin de fer, on peut faire la jonction avec le chemin de fer du côté du Liberia. D’un point de vue stratégique, c’est un avantage qui décourage la concurrence installée au Mont Simandou, surtout avec la dégringolade des cours du fer qui sont passés d’environ 187 dollars USD la tonne en février 2011 à environ 39 dollars USD en décembre 2015.

Ce n’est pas pour rien que le PDG de WAE a soutenu à la presse locale que « compte tenu du faible coût de production, moi, même si c’est à 50 dollars, j’ai une marge ».

L’autorisation d’évacuation du minerai de fer par le Liberia avait déjà été donnée pour le projet Zogota, à quelques encablures du Simandou, pour le couple Vale BSGR (VBG), avant les déboires vécus par la joint venture. WAE va s’engouffrer dans la brèche pour demander l’autorisation qu’il va obtenir avec quelques arguments de poids : la petite taille du gisement et la contrepartie immédiate pour les communautés locales et l’Etat. En Janvier 2015, un accord de 1,3 milliards USD est signé à Monrovia entre le partenaire de WAE, Sable Mining et l’Etat Liberien validant l’option du passage par le port de Buchanan.

Enfin, comme nos enquêtes l’ont découvert, Sable Mining a transféré ses actions dans WAE à SLG Iron ore (une compagnie détenue par le même groupe) et de son côté Aboubacar Sampil de WAE a transféré ses 20% à Nimba Mining. Le transfert est certifié par un document portant la signature du notaire Me Vincent Kamano, validé par le greffier en chef Alseny Fofana.

Amalgames, confusions ?

Dans son rapport, Global Witness, soutient qu’un paiement 6 millions USD a été ordonné en faveur d’Aboubacar Sampil, une accusation rejetée en bloc par l’intéressé. Nos enquêtes ne nous ont pas permis de trouver les traces dudit paiement. Par contre, nous avons pu retrouver un paiement de 6,2 millions USD débité du compte de Sable Mining à la JPMorgan Chase Bank et qui a atterri dans le compte d’une autre personnalité, sise à la Société Générale à Paris.

Cette transaction a permis à Sable Mining de racheter la société Guinea Development Mineral Resources (GDMR) appartenant à un homme d’affaires qui a pignon sur rue qui avait un permis sur le fer à… Kissidougou. Il ressort que la personnalité titulaire du compte à la Société Générale à Paris a servi d’intermédiaire pour le paiement. Dans cette affaire, Sable Mining a poursuivi le propriétaire de GDMR qu’il a accusé d’avoir vendu la même société à des Chinois. Actuellement, le dossier qui a d’ailleurs fait grand bruit il y a quelques mois, est pendant au tribunal de Kaloum.

Sur le salaire d’Aboubacar Sampil, le PDG de WAE (choisi comme Directeur non exécutif de Sable Mining), jusqu’à une date récente, il semble effectivement de 10000 dollars USD par mois, selon nos sources. Dans un secteur minier habitué aux salaires de prince, ce montant nous a tout de même paru bien modeste.

Un autre point intriguant par rapport aux allégations de l’ONG britannique à la source de la polémique, l’absence de titre minier appartenant directement à Sable Mining. Notre enquête, qui nous a permis de voir de nombreux documents qui pourraient servir de pièces à conviction dans ce dossier, indique que tous les droits miniers sont effectivement détenus par WAE-Nimba Mining.

A partir de là, il va sans dire que les enquêtes déclenchées par le ministère de la Justice pourraient permettre de jauger la solidité des allégations de Global Witness. Toutes les personnalités accusées ont catégoriquement nié les faits, n’excluant pas pour certaines de porter plainte. Or, le gouvernement veut les «preuves » dans ce dossier qui n’a pas fini de faire jaser. Pour notre part, nos investigations vont se poursuivre.

Saliou-Samb-Reuters

Par Saliou SAMB

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